Opinion

Ubu ou Machiavel?

L'administration Trump veut imposer une approche transactionnelle des relations économiques gouvernée par le rapport de force bilatéral en lieu et place du contrat multilatéral. Un défi d'une ampleur inédite pour l'Europe.

By: Date: July 6, 2018 Topic: Global Economics & Governance

The opinion piece was published in Les Échos 

Le comportement de l’administration Trump défie la logique. Chacun voit bien que pour les États-Unis, l’enjeu stratégique central est la relation avec la Chine. Celle-ci est un rival géostratégique doublé d’un concurrent économique de plus en plus sérieux, y compris dans ce qui fait le cœur de la compétitivité américaine. Xi Jinping a commencé à formuler une conception des relations internationales alternative à l’ordre libéral dont les États-Unis ont été les promoteurs depuis trois quarts de siècle. Et pourtant M. Trump s’en prend à l’Europe et semble s’être donné pour priorité de saper les bases du leadership américain.  

Ce leadership reposait sur un contrat original et assez explicite : en échange d’un rôle prééminent dans la fixation des règles du jeu international, les États-Unis se contraignaient à agir le plus souvent dans le cadre de ces règles. C’était particulièrement vrai en matière de commerce international, puisque celui-ci était régi par les règles du multilatéralisme. C’était également le cas en matière de finance ou de régulation. Même en matière monétaire, domaine où il jouissait d’un « privilège exorbitant », Washington se soumettait aux principes du G7. Bien entendu, il arrivait qu’il s’en écarte. Mais assez rarement pour que le contrat tienne.

C’est ce contrat qui est remis en cause. Après la sortie de l’accord sur le climat, après des déclarations unilatérales sur le taux de change du dollar, l’offensive commerciale a été déclenchée. L’administration Trump entend faire prévaloir une approche transactionnelle des relations économiques. Au contrat multilatéral succède le pur rapport de force bilatéral.

L’Union européenne est évidemment particulièrement bousculée. Elle-même construite sur le droit, elle a toujours porté une conception des relations internationales fondée sur les règles. Autant que les tarifs douaniers qui lui sont imposés, elle vit ce changement de philosophie comme une agression.        

La situation est paradoxale car, quant au fond, l’UErejoint les États-Unis sur tout un ensemble de griefs à l’égard de la Chine. Comme eux, elle lui reproche de distordre la concurrence, de prendre des libertés avec la propriété intellectuelle et de cibler des acquisitions stratégiques dans les domaines technologiques. Comme eux, elle juge que les règles de l’OMC qui lui accordent un statut privilégié de pays en développement sont dépassées. Elle pourrait donc être pour Washington un allié économique de poids.  

Alors pourquoi? Ubu, ou Machiavel? Faut-il attribuer les foucades de l’administration Trump à un mélange d’irrationalité, d’inculture et d’incohérence ? C’est ce que lui reprochent, aux États-Unis même, la plupart des analystes. Ou bien faut-il rechercher une visée stratégique derrière son étrange comportement ?

La seule logique qui puisse lui être trouvée est que l’administration Trump vise à empêcher l’Union européenne de se positionner comme le troisième acteur d’un jeu États-Unis-Chine-Europe et à rétablir à l’égard de l’Europe une primauté américaine qui ne repose plus sur le leadership, mais sur la force. L’UE, qui dispose encore du plus grand marché mondial de biens et de services, est par nature opposée à une approche purement transactionnelle des relations internationales. Pour M. Trump, elle constitue donc un obstacle. Il ne veut pas un partenaire, mais des vassaux.        

Théorie du complot? « Nous aimons les pays de l’Union européenne, a déclaré Donald Trump le 28 juin. Mais l’Union européenne, bien sûr, a été créée pour tirer parti des États-Unis. Et nous ne pouvons pas laisser cela se produire ». Aucun président américain n’a jamais présenté l’UE comme un complot pour affaiblir les États-Unis ni suggéré que l’intérêt des États-Unis serait de traiter bilatéralement avec les pays européens.

Pour l’Union européenne, c’est un moment charnière. Les événements l’obligent à redéfinir ses finalités. Elle s’est construite sous la protection des États-Unis et dans le contexte du système international qu’ils dominaient. Pour cette raison, ses dimensions externes ont toujours été secondes. La signification de la crise actuelle est que cela ne tient plus : l’Europe doit fixer d’urgence son orientation stratégique vis-à-vis d’États-Unis distants, sinon hostiles, et de puissances émergentes dénuées de tendresse. Simultanément, elle doit décider de ce qu’elle entend faire pour sa sécurité, sa protection frontalière et sa politique de voisinage.

Si elle ne parvient pas à redéfinir les biens publics européens pour un monde fondamentalement différent de celui d’il y a dix ans, l’UE ne survivra pas en tant qu’institution significative. Si elle y parvient, elle retrouvera aux yeux des citoyens européens un objectif et une légitimité érodés par des années de revers économiques et politiques.


Republishing and referencing

Bruegel considers itself a public good and takes no institutional standpoint.

Due to copyright agreements we ask that you kindly email request to republish opinions that have appeared in print to communication@bruegel.org.

View comments
Read article More on this topic More by this author

Podcast

Podcast

Backstage: Developing the EU-China relationship amid rising global trade tensions

Bruegel director Guntram Wolff is joined by Alicia García-Herrero, senior fellow at Bruegel, and Zhang Weiwei, director at The China Institute of Fudan University, following up a Bruegel conference focused on the potential for closer economic links between China and the EU.

By: The Sound of Economics Topic: Global Economics & Governance Date: September 20, 2018
Read article Download PDF More on this topic

Policy Brief

One size does not fit all: European integration by differentiation

The need for reform of the EU is increasingly urgent. The authors of this policy brief suggest a new governance model, combining a bare-bones EU with a 'Europe of clubs'. Such reform would offer scope for broad membership without stalling the process of integration for those that wish to pursue it.

By: Maria Demertzis, Jean Pisani-Ferry, André Sapir, Thomas Wieser and Guntram B. Wolff Topic: European Macroeconomics & Governance Date: September 19, 2018
Read about event More on this topic

Upcoming Event

Oct
3
09:00

International trade and the EU-Japan Economic Partnership Agreement

This event; jointly organised by Bruegel and the Graduate School of Economics, Kobe University, will discuss the EU-Japan trade deal and asses its impact.

Speakers: Marco Chirullo, Sonali Chowdhry, Gabriel Felbermayr, François Godement, Hiroo Inoue, Sébastien Jean, Yoichi Matsubayashi, Tamotsu Nakamura, Masahiro Nakata, André Sapir, Alessio Terzi, Agata Wierzbowska and Guntram B. Wolff Topic: Global Economics & Governance Location: Bruegel, Rue de la Charité 33, 1210 Brussels
Read about event

Upcoming Event

Oct
11-12
20:00

Policy responses for an EU-MENA shared future

In the third edition of the "Platform for Advanced & Emerging Economies Policy Dialogue" we will discuss trade flows and trade policy between Europe and MENA, integration of developing economies into global value chains, and regional energy relations.

Speakers: Mounssif Aderkaoui, Karim El Aynaoui, Marek Dabrowski, Uri Dadush, Giuseppe Grimaldi, Badr Ikken, Joanna Konings, Zahra Maafiri, Pier Carlo Padoan, Visar Sala, Nicolò Sartori, Nathalie Tocci, Simone Tagliapietra and Guntram B. Wolff Location: Rome
Read article Download PDF More on this topic

External Publication

The EU’s Multiannual Financial Framework and some implications for CESEE countries

Bruegel scholars Zsolt Darvas and Guntram Wolff contributed to the September 2018 edition of the OeNB's Focus on European Economic Integration.

By: Zsolt Darvas and Guntram B. Wolff Topic: European Macroeconomics & Governance Date: September 12, 2018
Read article More on this topic More by this author

Opinion

Should central European EU members join the euro zone?

Eurozone membership (or the use of a fixed exchange rate) was not a factor determining economic success in Central Europe. There were both good and bad macroeconomic performances in both the flexible and the fixed exchange rate regimes of Central European countries. The implication is that Central European “outs” could be economically successful both with and without the euro, yet the EU is not only about economic benefits.

By: Zsolt Darvas Topic: European Macroeconomics & Governance Date: September 11, 2018
Read about event More on this topic

Upcoming Event

Oct
23
12:30

Europe: Back to the future of a political project

This event will feature a discussion on different ideas for reforming European Governance.

Speakers: Ulrike Guerot, Adriaan Schout and Guntram B. Wolff Topic: European Macroeconomics & Governance Location: Bruegel, Rue de la Charité 33, 1210 Brussels
Read article More on this topic More by this author

Opinion

Overcoming the hurdles to Italian Growth

Is the time for refining recommendations and for a serious political debate on how best to overcome bottlenecks and improve the economic prospects of Italians.

By: Guntram B. Wolff Topic: European Macroeconomics & Governance Date: September 4, 2018
Read article More on this topic More by this author

Blog Post

Fighting fear with factfulness – and engagement

Margrethe Vestager, European Commissioner for Competition, delivered the keynote speech at Bruegel's Annual Dinner 2018, held on 3 September 2018.

By: Margrethe Vestager Topic: European Macroeconomics & Governance Date: September 3, 2018
Read about event

Past Event

Past Event

Bruegel Annual Meetings 2018

The 2018 Annual Meetings will be held on 3-4 September and will feature sessions on European and global economic governance, as well as finance, energy and innovation.

Speakers: Maria Åsenius, Richard E. Baldwin, Carl Bildt, Barbara Botos, Maria Demertzis, Benjamin Denis, Lowri Evans, Mariya Gabriel, Svend E. Hougaard Jensen, Joanne Kellermann, Jörg Kukies, Emmanuel Lagarrigue, Philippe Lespinard, Rachel Lomax, Dominique Moïsi, Jean Pierre Mustier, Ana Palacio, Jean Pisani-Ferry, Lucrezia Reichlin, Norbert Röttgen, André Sapir, Johan Van Overtveldt, Martin Sandbu, Margrethe Vestager, Reinhilde Veugelers, Nicolas Véron, Thomas Wieser, Guntram B. Wolff and Georg Zachmann Topic: Energy & Climate, European Macroeconomics & Governance, Finance & Financial Regulation, Global Economics & Governance, Innovation & Competition Policy Location: Brussels Comic Strip Museum, Rue des Sables 20, 1000 Brussels Date: September 3, 2018
Read article Download PDF More on this topic

Policy Contribution

International trade under attack: what strategy for Europe?

This Policy Contribution analyses the economic consequences of a full-scale trade war. The US position, focusing on bilateral trade imbalances presumably resulting from unbalanced trade policies, is seriously threatening the multilateral trading system. The authors estimate the impact would be damaging for everyone. Though the EU is partly protected by the size of its internal market, it must engage resolutely in a strategy of defence of trade multilateralism.

By: Sébastien Jean, Philippe Martin and André Sapir Topic: Global Economics & Governance Date: August 28, 2018
Read article More by this author

Opinion

US-China trade war: What’s in it for Europe?

To help evaluate whether the market response is warranted or exaggerated, the author measured the trade impact of additional import tariffs based on standard economic theory, namely two key parameters—the tariff pass-through rate and the price elasticity of demand. The end of multilateralism seems clear, at least for trade.

By: Alicia García-Herrero Topic: European Macroeconomics & Governance, Global Economics & Governance Date: August 23, 2018
Load more posts